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Alain Badiou: Logique des mondes. L'être et l'éveénement 2

Dans cette nouvelle somme, Alain Badiou poursuit l'ambition de "créer les conditions d'une métaphysique contemporaine" guidée par le souci du concret. Une tâche qui passe par une "dialectique matérialiste" refondue par rapport à ses acceptions classiques, dont le c¤ur est, même si le propos se veut plus large, une tentative de formalisation logique des conditions de l'action émancipatrice.

"Ce livre déplie pas mal de science" expose sa préface, "au service d'un examen un peu sourcilleux" de ce que l'auteur appelle le "matérialisme démocratique." Cette "idéologie englobante du siècle qui a commencé" réduit toute réalité à ce qui est matériellement perceptible, des langages, particuliers et contingents, et des corps malléables, individuels ou collectifs: le relativisme culturel qu'elle déploie fait aujourd'hui dangereusement bloc avec une "tolérance" des plus partisanes. L'auteur affirme au contraire qu'outre corps et langages, existent des vérités porteuses d'infini: ces "Idées," processus aux multiples visages ponctuels, sont universelles grâce à l'invariance de la configuration qu'elles impriment à l'action lorsqu'elles font irruption. Le tome premier de L'être et l'événement (1988) déterminait mathématiquement leur type d'être comme des "multiplicités génériques." D'un même "geste platonicien" opérant en science, politique, art et amour, Logique des mondes expose cette fois comment s'atteste leur "apparaötre" dans des mondes singuliers et s'exprime leur force d'imposition.

Comment agit-on face à ces vérités, communes aux divers ensembles-mondes oŁ leur surgissement a "fait événement?" Tel est le problème autour duquel l'exposé progresse. Après la distinction des types abstraits de ce qu'est un "sujet", selon qu'il est "fidèle" ou non aux traces de ces vérités (I), la Grande Logique (II-IV), ainsi nommée par confrontation avec Hegel, construit le dispositif qui permet d'exprimer les formes essentielles du changement (V), puis les structures dynamiques internes de tout "monde" (VI). L'examen du concept de corps (VII) boucle l'ensemble au-delà du formel, exposant comment ces figures du sujet trouvent leurs agents matériels locaux. Les formalismes techniques auxquels recourt Badiou ont un rôle fondamental à ses yeux: "de même que l'être en tant qu'être est pensé par la mathématique... de même l'apparaître, ou l'être-là-dans-le-monde, est pensé par la logique". Ces constructions logiques prélevées sur un segment particulier de la théorie des catégories, arides mais pédagogiquement introduites, permettent d'exhiber avec rigueur les relations d'invariance et d'ordre (dites "transcendantales") sous-jacentes au désordre des mondes multiples et des intensités (différences qualitatives et portées respectives) des événements qui s'y logent.

Autrement dit, ces médiations logico-mathématiques nous indiquent progressivement comment, du fait de la structure dévoilée des situations, nous pouvons devenir les corps-sujets des vérités en assumant pleinement les conséquences induites par leur apparition. Politiquement parlant cela signifie trouver l'organisation de lutte adéquate, par un engagement d'autant plus fécond qu'il est "offensif" et porté "en immortel" (Aristote) par ces vérités. Les thèses de ce grand livre sont certes à discuter, mais contre "l'animal désabusé" qui a consenti au monde contemporain de la marchandise (cf. "Qu'est-ce que vivre?"), elles militent pour un sens politique d'ampleur et élargissent notablement notre horizon intellectuel..

Emmanuel Barot, L'Humanité, mardi 4 avril 2006.

This English language edition includes a new preface, written by Badiou himself, especially for this translation.